Pour justifier son refus de prendre position dans le dossier, le gouvernement Carney répète que Marinvest Energy ne lui a pas encore soumis son projet de gazoduc et d’usine de gaz naturel liquéfié (GNL) prévu à Baie-Comeau. Le Devoir a toutefois appris qu’Ottawa travaille depuis des mois avec l’entreprise afin de « faciliter » la réalisation du projet. L’agence fédérale qui serait chargée de l’évaluation environnementale a même aidé le promoteur dans ses démarches auprès des Premières Nations.
Officiellement, l’entreprise norvégienne n’a pas encore déposé son mégaprojet de construction d’un gazoduc de près de 1000 km en sol québécois, d’usine de production de GNL et de terminal maritime d’exportation de gaz naturel de l’ouest canadien. Le projet, qui est similaire à GNL Québec, « en est encore à une étape préliminaire de développement et n’a pas été officiellement soumis aux autorités compétentes », a d’ailleurs répété Marinvest Energy mercredi, en réponse aux questions du Devoir.
Des dizaines de pages de courriels et de documents de présentation lourdement caviardés obtenus par Greenpeace à la suite d’une demande d’accès à l’information, et dont Le Devoir a obtenu copie, indiquent toutefois que l’entreprise et le gouvernement fédéral collaborent étroitement depuis au moins le mois de mai 2025.
Dans un courriel rédigé en anglais et daté du 27 mai 2025, une « conseillère principale des partenariats fédéraux » de l’organisme Investir au Canada remercie ses « collègues » de différents ministères d’avoir pris le temps de rencontrer des « représentants » de Marinvest Energy plus tôt dans le mois. Ces « collègues » travaillent pour Innovation, Sciences et Développement économique Canada, Transports Canada, Pêches et Océans Canada et l’Agence d’évaluation d’impact du Canada (AEIC).

Rencontres mensuelles
« Compte tenu de l’ampleur et de l’importance de ce projet d’infrastructure énergétique, nous aimerions mettre en place une conférence téléphonique mensuelle afin de tenir les partenaires fédéraux informés des derniers développements », ajoute-t-elle dans son courriel. Elle précise que ces discussions sur une base régulière « serviront également de forum permettant aux ministères de fournir des conseils et un soutien afin de faciliter l’investissement ». Ces appels mensuels sont d’ailleurs évoqués à d’autres reprises dans les documents obtenus.
Dans un courriel daté du 13 mai 2025, on apprend par ailleurs que l’AEIC, qui serait chargée de l’évaluation environnementale du projet, a rencontré Marinvest Energy et qu’elle souhaite l’aider dans ses démarches. « Voici la présentation du projet de gazoduc et de terminal maritime Marinvest. Nous avons rencontré le promoteur hier, et nous voulons l’aider à identifier les Premières Nations qu’il devrait consulter », écrit la directrice « région du Québec » Elisabeth Gill à un de ses collègues.
Elle mentionne aussi les « deux tracés » évalués pour le gazoduc qui traverserait des centaines de kilomètres de milieux naturels en pleine forêt boréale. Elle évoque du même souffle le « besoin d’identifier les Premières Nations » concernées dans les deux cas. En ce qui a trait à la présentation du projet, que l’entreprise ne souhaite toujours pas dévoilé en date du 18 février 2026, mais qui est jointe au courriel du 13 mai 2025, elle se décline sur 20 pages totalement caviardées.
« Partenariat » avec les Premières Nations
L’AEIC a par la suite préparé et transmis à Marinvest Energy un document qui précise les Premières Nations à consulter dans le cadre de son mégaprojet. L’agence évoque même une éventuelle consultation élargie, en raison du volet maritime. Comme l’a révélé Le Devoir en dévoilant les détails du projet en juillet 2025, l’entreprise songerait à construire son usine de liquéfaction dans les eaux du Saint-Laurent, dans la baie des anglais.
Dans un autre courriel de l’AEIC daté du 7 novembre 2025, l’agence précise que Marinvest Energy réalisera son projet de gazoduc et « d’approvisionnement énergétique » en « partenariat » avec les Premières Nations. Aucun détail concernant une telle collaboration n’a toutefois encore été dévoilé publiquement. Le Devoir a déjà révélé que l’entreprise souhaite construire son propre parc éolien pour alimenter son usine en électricité.
Dans une réponse transmise mercredi au Devoir, l’entreprise insiste d’ailleurs sur sa volonté de « privilégier d’abord les échanges avec les Premières Nations avant toute annonce publique détaillée ou demande de permis » pour les différents volets de son projet. Dans un courriel lourdement caviardé et remontant à novembre 2025, une personne bien au fait du dossier évoque des « rencontres très productives » avec des Premières Nations.
Responsable de la campagne climat-énergie de Greenpeace Canada, Louis Couillard déplore le manque de transparence dans le dossier. « On va nous faire rejouer dans le film de GNL Québec, mais après avoir changé les règles. Tout se discute derrière des portes clauses depuis des mois, alors que la population n’a accès à aucune information. »
L’AEIC n’a pas répondu à nos questions mercredi.
Article d’Alexandre Shields, Le Devoir, https://www.ledevoir.com/actualites/environnement/957279/ottawa-aide-marinvest-energy-developper-megaprojet-gnl-baie-comeau