Est-il possible de compenser la destruction de l’habitat du chevalier cuivré?

Rien ne prouve qu’il est possible de compenser la destruction de l’habitat essentiel protégé du chevalier cuivré, affirment des scientifiques du gouvernement du Québec. C’est pourtant ce que soutient Ottawa dans l’autorisation accordée pour la construction du nouveau port industriel de Contrecœur. La légalité de cette décision est maintenant contestée dans une action en justice qui vient d’être déposée en Cour fédérale.

Partisan et bailleur de fonds du mégaprojet portuaire de Contrecœur, le gouvernement fédéral a autorisé récemment l’Administration portuaire de Montréal (APM) à détruire une partie de l’« habitat essentiel » à la survie du chevalier cuivré, un poisson qui existe uniquement au Québec et qui est au seuil de l’extinction.

Ces milieux naturels du fleuve Saint-Laurent qui disparaîtront pour construire le quai du port de conteneurs sont protégés en vertu de la Loi sur les espèces en péril (LEP), qui interdit normalement ces destructions.

Dans ce contexte, Ottawa justifie son autorisation en s’appuyant sur un projet d’« aménagements compensatoires » approuvé l’automne dernier par Pêches et Océans Canada (MPO). L’APM construira notamment 600 mètres de digues de roche dans le fleuve afin de permettre la création d’herbiers dans un secteur « actuellement très réfractaire à l’implantation » de ce genre d’écosystème en raison du trafic commercial.

Si le fédéral et l’APM assurent que ce projet sans précédent permettra de compenser les pertes imputables au nouveau port, et donc de ne pas contrevenir à la LEP, des scientifiques de la Direction de la gestion de la faune du ministère de l’Environnement du Québec soulignent que ce genre de mesure n’a jamais démontré son efficacité.

« Expérimental »

Leurs mises en garde n’ont pas été formulées en réaction au projet de Contrecœur, mais dans des « avis d’expert » rédigés dans le cadre de l’évaluation environnementale en cours pour un autre terminal portuaire situé à Sorel-Tracy, à environ 20 km en aval. Ce projet est beaucoup moins imposant que celui de l’APM, mais il va empiéter sur l’habitat du chevalier cuivré.

Dans un avis daté de juillet 2025 qui analyse le projet de compensation des promoteurs, qui promettent eux aussi de créer de nouveaux herbiers, les experts soulignent que « la création d’herbiers n’est pas une méthode éprouvée et que la compensation de ce genre d’habitat reste expérimentale ». Ils insistent par la même occasion sur « le succès mitigé de la création d’herbiers et l’aspect expérimental de la méthode », mais aussi sur « l’incertitude de la compensation d’herbier ».

Sans nommer le port de Contrecœur, les scientifiques rappellent que « de nombreux projets réalisés dans le tronçon du fleuve entre Montréal et Sorel ont entraîné des pertes d’habitat du poisson et d’habitat du chevalier cuivré. Bien que des plans de compensation soient prévus pour ces pertes, les délais pour l’implantation des projets de compensation ainsi que l’atteinte des fonctions d’habitat équivalente sont fortement décalés par rapport au moment des pertes. La faune doit donc composer avec une perte d’habitat, ce qui est particulièrement néfaste pour des espèces en situation précaire ».

Dans ce contexte, ils recommandent au moins aux promoteurs du terminal de Sorel-Tracy d’« aménager des herbiers avant de causer les pertes pour assurer une continuité dans la disponibilité d’habitat et garantir le succès de l’aménagement pour cette espèce précaire ».

L’autorisation obtenue par l’APM lui permet de détruire des portions de l’habitat lors du dragage du fleuve sur une superficie équivalant à 20 terrains de soccer, et ce, avant d’avoir démontré que les nouveaux herbiers compenseront les pertes. Quand saurons-nous si les « aménagements compensatoires » sont un succès ? L’APM n’est pas en mesure de le préciser. « L’évaluation d’un projet de compensation écologique repose sur un ensemble d’indicateurs définis en collaboration avec les autorités, et non sur un seul moment précis », explique-t-on par courriel, en rappelant que des « suivis » sont prévus afin de « déterminer si les objectifs sont atteints ».

Préserver l’habitat

Dans un second avis daté de décembre 2025, les experts du ministère de l’Environnement du Québec insistent de nouveau sur « la complexité et l’incertitude de la création d’herbiers ainsi que sur la nécessité que les habitats de compensation soient en place au moment des pertes ». Ils font aussi valoir la nécessité de prévoir des « mesures correctrices » si « les objectifs ne sont pas atteints ».

En réponse aux questions du Devoir, le ministère « reconnaît que la création ou la restauration d’herbiers en contexte de compensation est un processus complexe, qui comporte un niveau d’incertitude ». Dans ce contexte, « la protection des herbiers existants, de même que le maintien de la qualité des habitats aquatiques, demeure la stratégie privilégiée pour préserver l’habitat du chevalier cuivré et soutenir ses efforts de rétablissement ».

Le ministère rappelle aussi que « son aire de répartition est très limitée » et que le gouvernement québécois « consacre d’importants efforts » à cette espèce, dont un programme de « reproduction artificielle » qui existe depuis plus de 20 ans.

À la lumière de ces informations, comment garantir que le projet de Contrecœur ne nuira pas au chevalier cuivré ? MPO dit avoir analysé le projet de compensation « en s’appuyant sur des avis d’experts issus de plusieurs domaines », en plus d’exiger un suivi d’« au moins dix ans » afin de surveiller « la stabilité des ouvrages et la reprise des herbiers ». Des « mesures correctives » sont prévues, au besoin. On affirme que « le projet satisfait aux obligations de la Loi sur les espèces en péril et de la Loi sur les pêches ».

L’APM se dit également confiante. « Nous avons travaillé en étroite collaboration avec les autorités compétentes afin de définir des mesures de compensation conformes aux meilleures pratiques reconnues », fait-on valoir. « Le concept global est conçu pour maintenir des conditions favorables, voire les améliorer, assurant ainsi la pérennité de l’habitat du chevalier cuivré dans le secteur. »

Le directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Québec, Alain Branchaud, estime au contraire que les experts du ministère de l’Environnement du Québec se rangent du côté des constats de la science dans leurs « avis ». Son organisme et le Centre québécois du droit de l’environnement viennent d’ailleurs de déposer une poursuite en Cour fédérale contre Pêches et Océans Canada. Ils contestent la légalité de l’autorisation de détruire une partie de l’habitat essentiel protégé du chevalier cuivré.

Article d’Alexandra Shields, Le Devoir, https://www.ledevoir.com/actualites/environnement/954558/est-il-possible-compenser-destruction-habitat-chevalier-cuivre

Marie-France Daoust

Marie-France Daoust is Director of Corporate Affairs at the Société de développement économique du Saint-Laurent (Sodes). With more than 15 years’ experience in entrepreneurship, 10 years in strategic management within the Quebec government and 5 years in public and government affairs, she stands out for her leadership and ability to bring people together. In her role, she is responsible for developing business growth strategy, forging strategic partnerships, and mobilizing maritime organizations around today’s major issues.

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