ANALYSE ÉCONOMIQUE. Mark Carney ne manque décidément pas d’ambition! Le premier ministre souhaite que le Canada double ses exportations en 10 ans vers les autres pays que les États-Unis. Si on peut vendre assez facilement davantage de services ailleurs dans le monde, c’est une tout autre paire de manches pour accroître nos expéditions de marchandises outre-mer.
Pourquoi? Premièrement, pour des raisons logistiques: c’est beaucoup plus compliqué d’exporter un conteneur par bateau en France ou en Chine que de l’expédier par camion ou par train en Illinois. Sans parler des coûts de transport plus élevés et du risque de change plus important.
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Deuxièmement, si on veut faire bondir nos expéditions de marchandises hors États-Unis d’ici 10 ans (en 2024, les biens représentaient 62% de l’ensemble des exportations canadiennes outre-mer, 38% étant des services), il va falloir de meilleures capacités logistiques, à commencer par les ports.
Cela dit, restons positifs.
On peut accroître de manière importante à moyen terme l’ensemble de nos exportations (biens et services) vers d’autres marchés que les États-Unis, comme le rapportait ce jeudi le Globe and Mail.
Au printemps 2018, Ottawa avait fixé la cible d’accroître les exportations outre-mer du Canada de 50% d’ici 2025, là aussi pour réduire notre dépendance aux États-Unis — nous étions alors dans le premier mandat du président Donald Trump.
Mieux encore: le Canada y est arrivé un an plus tôt que prévu!

Les exportations outre-mer ont bondi de 52% en 6 ans
Ainsi, entre 2018 et 2024, les exportations canadiennes (biens et services) hors États-Unis sont passées de 195 à 296 milliards de dollars canadiens (G$), soit un bond de 52%.
L’an dernier, dans ces marchés outre-mer, nos entreprises ont vendu pour 182,3G$ de marchandises et pour 111,7G$ de services, selon les données de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ).
Il faut cependant apporter une nuance importante ici.
En 2018, Ottawa espérait une hausse de 50% sur une période de 7 ans.
Aujourd’hui, on parle d’une augmentation de 100% sur une période de 10 ans. Une cible deux fois plus importante, mais avec seulement trois années supplémentaires pour y arriver. Qui plus est, dans un contexte de guerre commerciale mondiale, où plusieurs pays misent davantage sur l’achat local pour compenser une réduction de leurs accès au marché américain, comme l’Inde dans le secteur de l’acier.
Comme on peut le constater sur ce graphique, les expéditions de marchandises du Canada hors États-Unis ont augmenté de 84% sur une période de 15 ans, pour passer de 100,2G$ à 184,3G$.

Quant aux exportations de marchandises du Québec vers les marchés autres que les États-Unis, elles ont progressé un peu moins vite sur cette période. On parle d’une hausse de 73,3%.
En 2010, les expéditions outre-mer de nos entreprises s’élevaient à 20G$. En 2024, elles avaient grimpé à 33,1G$.

C’est une stricte question de mathématiques: comme les biens pèsent plus que les services dans l’ensemble des exportations du Canada et du Québec, il faudra nécessairement augmenter substantiellement les expéditions de marchandises dans les marchés outre-mer pour atteindre la cible de Mark Carney.
Le défi particulier du Québec
Dans ce contexte, le Québec fait face à un défi particulier pour réduire sa dépendance au marché américain, si l’on se fie à la dernière édition du «Calepin du commerce extérieur du Québec» (édition été 2025), produit par le ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie (MEIE).
Pourquoi? Entre 2015 et 2024, même si la valeur de nos exportations de biens hors États-Unis a augmenté, le poids des marchés outre-mer dans nos expéditions, lui, n’a pas vraiment changé (il a même diminué un peu), comme on peut le constater dans ce tableau.

Bref, nous avons gardé la même dépendance vis-à-vis nos voisins du sud.
Et on peut le comprendre aisément, à la lumière de certaines statistiques qui montrent que les États-Unis demeurent le pain et le beurre des exportateurs québécois.
Par exemple, en 2024, la valeur de nos exportations de marchandises dans le Massachusetts (3,7G$) était équivalente à celles en Chine.
Pour sa part, la valeur de nos expéditions de biens dans l’État de New York représentait à elle seule près de 80% des exportations du Québec dans les 27 pays de l’Union européenne!
Mark Carney a bien raison d’être très ambitieux pour le Canada, alors que l’accès au marché américain est plus difficile et le restera dans un avenir prévisible. Nous devons diversifier nos marchés, c’est un no brainer.
Toutefois, il faut faire attention de ne pas vendre du rêve aux chefs d’entreprise, échaudés par la guerre commerciale avec les États-Unis et la grande incertitude qu’elle provoque.
Exporter outre-mer n’est pas facile, notamment en raison de la réglementation, de la distance, des différences de cultures d’affaires, sans parler des risques géopolitiques (guerres, routes maritimes perturbées, montée du protectionnisme, etc.).
Mais nos entreprises peuvent y arriver si elles sont bien informées, bien préparées et bien accompagnées.
Article de François Normand, Les affaires, https://www.lesaffaires.com/dossiers/infrastructures-et-grands-projets-accelerer-les-projets-denvergure/doubler-nos-exportations-hors-etats-unis-en-10-ans-sera-difficile-mais-possible/