Je me souviens de cet après-midi d’automne où mon père me lança : Gaston, nous allons voir La Bluenose qui est de passage.
Jeune garçon, je ne savais pas que cette excursion laisserait en moi une empreinte profonde. En contemplant cette goélette symbole du patrimoine maritime canadien, je découvrais bien plus qu’un magnifique voilier. Sans le savoir, mon père me transmettait une part de notre mémoire collective. Cette émotion m’a habité toute ma vie.
C’est sans doute pourquoi le récent Rendez-vous naval m’a autant touché. Des dizaines de milliers de personnes ont envahi les quais de Québec pour admirer des navires venus d’ailleurs. Les sourires et les nombreuses photographies partagées sur les réseaux sociaux témoignaient d’une même fierté : celle d’appartenir à une ville qui entretient toujours un lien privilégié avec le fleuve et son port. Pourquoi ces navires nous émeuvent-ils autant?
Sans doute parce qu’ils racontent une histoire qui est aussi la nôtre. Pendant des siècles, le Saint-Laurent a été notre route vers le monde. Les navires ont transporté des familles, des marchandises et des rêves. Ils ont permis le développement de nos villes, de nos ports et de nos communautés. En les admirant aujourd’hui, nous reconnaissons instinctivement une partie de notre identité.
Le succès du Rendez-vous naval révèle aussi une réalité. Depuis quelques décennies, la population a renoué avec son fleuve. Les quais s’animent, les promenades se remplissent, les activités maritimes attirent un public toujours plus nombreux. Ce mouvement est précieux, car une culture ne se conserve pas uniquement dans les livres d’histoire. Elle se vit, se partage et se transmet. Mais un événement, aussi réussi soit-il, ne dure que quelques jours. Notre mémoire maritime mérite d’être nourrie tout au long de l’année.
C’est précisément la mission à laquelle contribue aujourd’hui le Port de Québec, aux côtés d’institutions, de passionnés et d’organismes qui travaillent, souvent dans l’ombre, à préserver et à faire connaître cet héritage. Depuis plus d’un siècle, la Collection Lecouvie-Déry contribue elle aussi à cette transmission. À travers ses 42 maquettes illustrant l’évolution de la navigation, elle raconte comment les sociétés humaines ont appris à apprivoiser les fleuves, les mers et les ports pour bâtir des civilisations. Je repense souvent à ce jour où mon père m’a conduit voir le Bluenose. Il ne m’offrait pas seulement le spectacle d’un grand voilier. Il me léguait, sans le savoir, un héritage.
En voyant aujourd’hui tant de familles parcourir les quais de Québec, je vois que cet héritage continue de naviguer d’une génération à l’autre. Et c’est peut-être là, plus que dans les navires eux-mêmes, que réside la plus belle de nos traditions maritimes.
