Mon père m’a initié à l’amour du fleuve et à la navigation de bien des façons. Par les excursions sur le majestueux Saint-Laurent, par l’observation attentive de ses richesses, mais aussi par des navigations menées parfois dans des conditions périlleuses. Il m’a appris à comprendre le fleuve dans ce qu’il a de plus exigeant : ses hivers, son climat, ses caprices.
En ce matin d’hiver où le mercure frôle les –20 °C, un souvenir me revient avec une netteté troublante. Un samedi de janvier 1964, alors qu’il m’avait conduit à bord du brise-glace Montcalm, accosté au Port de Québec. L’accueil chaleureux du capitaine Fournier laissait déjà présager une journée hors du commun.
« On va descendre jusqu’à la Petite-Rivière-Saint-François pour dégager le chenal de ses glaces. »
Le fracas des immenses blocs de glace se brisant sous la lourde coque résonne encore dans ma mémoire d’enfant, comme une musique grave et envoûtante, mêlée d’admiration et de respect.
La Garde côtière canadienne assume depuis des décennies un rôle essentiel, souvent méconnu du grand public. Les brise-glaces ne sont pas que des navires puissants : ils sont les gardiens silencieux de notre continuité maritime. Les barrières de glace, qui se forment aux points étroits du fleuve et rendent la navigation impossible, doivent être rompues à des endroits stratégiques et maintenues en mouvement dans les chenaux les plus profonds.
Dès 1904, les brise-glaces Champlain et Montcalm sont commandés en Écosse. Depuis la fin des années 1950, sauf lors de quelques épisodes météorologiques exceptionnellement extrêmes, le fleuve demeure ouvert toute l’année jusqu’à Montréal, un exploit qui témoigne d’un savoir-faire remarquable.
Mais l’ingéniosité humaine face aux hivers rigoureux ne date pas d’hier. Bien avant nous, les Vikings, peuple scandinave du Nord, avaient déjà conçu des navires capables d’affronter les mers froides et les glaces pour assurer leur survie. À bord de leurs Drakkars, ils ont atteint, il y a plus de mille ans, l’extrémité de la péninsule Great Northern de Terre-Neuve, où ils ont établi un campement de bâtiments en bois recouverts de gazon. L’Anse aux Meadows demeure aujourd’hui la plus ancienne preuve de la présence européenne en Amérique, un héritage que cette maquette évoque avec humilité et fascination.
Notre fleuve est vital pour la navigation maritime, de la source à la mer. La saison de navigation hivernale implique le déglaçage de tout le golfe du Saint-Laurent et de ses ports, non seulement pour soutenir le commerce, mais aussi pour assurer la sécurité des marins. Voilà une mission noble, profondément inspirante : démontrer la capacité du Canada à commercer avec d’autres nations maritimes même au cœur de l’hiver.
Et chaque fois que j’aperçois la silhouette d’un brise-glace se découpant dans la fumée de mer, ce sont les souvenirs lumineux du Montcalm qui refont surface — et avec eux, cette journée de bonheur où, enfant, j’ai compris que le fleuve, même en hiver, ne dort jamais.
