Un après-midi de février, lors de mon enfance, alors que nous demeurions à Saint-Jean-sur-Richelieu, mes parents m’avaient alors annoncé: «Nous partons en fin de semaine pour vivre le Carnaval de Québec.» À la veille de ce voyage, mon cœur d’enfant débordait déjà d’impatience et de promesses.
Le Carnaval avait rempli mon imaginaire, mais un événement, plus que tout autre, m’a alors profondément marqué : la course de canots à glace entre Québec et Lévis. J’y voyais bien plus qu’une compétition. Mon père m’avait expliqué que ce « moyen de transport » était, bien avant l’arrivée des traversiers modernes, une nécessité vitale. Les insulaires du Saint-Laurent comme la famille Lachance, originaire de l’île aux Canots, l’utilisaient pour rejoindre la terre ferme, s’approvisionner, visiter des proches.
La traversée du fleuve en canot, au gré des glaces, remonte aux débuts de la colonie, au XVIIᵉ siècle. Lorsque le pont de glace ne prenait pas, c’était souvent l’unique façon de franchir le Saint-Laurent, pour les personnes comme pour les marchandises. Le fleuve n’était pas un obstacle : il était un passage exigeant, mais maîtrisé.
Ce geste ancestral, pourtant millénaire, est chargé de traditions universelles illustré par la délicatesse d’une maquette de ce canoé des îles de la mer des Philippines, témoin d’un savoir maritime préhistorique. Bien avant les grandes civilisations navales, des peuples naviguaient déjà d’île en île, maîtrisant vents, courants et embarcations, démontrant une connaissance raffinée de la mer et de ses lois. Le canot, partout dans le monde, est un prolongement de l’humain face à l’eau.
Reconnu comme patrimoine immatériel du Québec depuis 2014, le canot à glace demeure aujourd’hui bien vivant. La saison des courses est officiellement lancée, avec un circuit complet de six courses entre Rimouski et Portneuf, dont celle du Carnaval de Québec. Plus de 300 canotiers y participent, partageant une connaissance intime du fleuve, ses courants, ses marées, ses glaces, dans un esprit de respect et de dépassement.
Depuis maintenant 34 ans, Desgagnés soutient fièrement une équipe de canot à glace, affirmant un lien profond entre tradition et industrie maritime. Cette fidélité témoigne d’un engagement réel envers un héritage qui se transmet par l’effort, la passion et l’excellence.
Le canot à glace n’est pas une performance, il est une leçon d’humilité face au fleuve, de respect pour ceux qui nous ont précédés, et de responsabilité envers ceux qui viendront après. Sur le Saint-Laurent, la tradition ne s’expose pas : elle se pratique. Et tant que des canots fendront les glaces, notre héritage maritime continuera de faire ce qu’il a toujours fait…traverser le temps.
