Si tous les yeux sont rivés vers les tarifs douaniers brandis par l’administration Trump, une menace encore plus importante pour le commerce maritime nord-américain passe pourtant sous silence : les tarifs portuaires qui pourraient être imposés aux navires construits en Chine.
Le gouvernement américain envisage de prélever des tarifs de plusieurs millions de dollars à chaque navire provenant d’un constructeur chinois qui souhaite faire escale aux États-Unis, et ce même si son propriétaire est canadien ou européen.
Le commerce maritime du Canada et des États-Unis pourrait être mis à mal par une tout autre menace du président Trump.
Photo : (Leah Millis /Reuters)
Cette nouvelle mesure pourrait s’avérer être plus percutante que les tarifs douaniers de 25 % sur les produits canadiens exportés aux États-Unis, alors qu’environ 60 % de la flotte de vraquiers canadiens de marchandise solide sont fabriqués en Chine.
Ça aurait un impact désastreux sur l’industrie maritime des Grands Lacs et côtière
, lance sans détour le directeur principal des relations gouvernementales de la Chambre de commerce maritime (CCM), Maguessa Morel-Laforce.
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Ce dernier assiste à la Journée des Grands Lacs à Washington, organisée par l’Alliance des villes des Grands Lacs et du Saint-Laurent (AVGLSL). Cette année, la délégation accueille un nombre record d’élus canadiens et américains, dont les maires de Montréal et Québec, Valérie Plante et Bruno Marchand. Leur objectif? Sensibiliser les représentants et sénateurs aux impacts des tarifs douaniers des deux côtés de la frontière.
Mais la préoccupation de l’industrie maritime est toute autre.
Des tarifs portuaires mettraient un terme au commerce maritime, tout simplement. Ça va faire encore plus mal à nos deux économies [que les tarifs douaniers]
, croit Louis Martel, président et chef de la direction du Groupe CSL, une entreprise navale basée à Montréal qui opère principalement des vraquiers.
Les frais de port sont tellement élevés que nos clients américains ne pourront pas les payer. Ils vont nous demander de cesser de leur expédier les marchandises.Une citation deLouis Martel, président et chef de la direction du Groupe CSL
Par ailleurs, le géant français du transport maritime CMA CGM a annoncé jeudi investir 20 milliards de dollars aux États-Unis pour la construction d’infrastructures et de terminaux logistiques pour le transport maritime et possiblement des porte-conteneurs.
Les bateaux commerciaux ne se construisent plus en Amérique du Nord ou en Europe depuis plusieurs décennies. Seuls les bateaux spécialisés, comme les brise-glaces, sont bâtis au pays. Les solutions de rechange sont donc limitées, voire nulles, d’après Maguessa Morel-Laforce.
Au Canada, on n’a pas la capacité de construire des navires marchands, on arrive à peine à construire des navires de la garde côtière ou de la marine.

Les vraquiers font du commerce de courte distance, alors que le commerce océanique amène les grands conteneurs. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Jean-François Deschênes
Une enquête sur les pratiques déloyales de la Chine
Cette réprimande économique n’est pas nouvelle : en avril 2024, l’ancien président américain Joe Biden a mandaté la United States Trade Representative (USTR) pour enquêter sur la dominance de la Chine dans les secteurs maritime, logistique et de la construction navale.
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Le 21 février dernier, un mois après l’investiture du président Donald Trump, l’USTR a proposé de facturer aux opérateurs de transport maritime chinois des frais de service portuaires américains allant de 1 à 4 millions de dollars américains par navire fabriqué en Chine.
Une consultation de 30 jours permet aux acteurs du commerce maritime de se prononcer sur ces mesures de représailles, mais un décret du président Trump pourrait être signé plus rapidement pour faire fi des recommandations soulevées par l’industrie et pour accélérer le processus.
Des conséquences majeures
En plus de perturber la chaîne d’approvisionnement, ces frais portuaires pourraient forcer les armateurs du monde entier à décharger leurs marchandises au Canada qui devront ensuite être acheminées par voie terrestre.
La Chambre de commerce maritime s’inquiète qu’il soit bientôt non économique
de transporter des matières par camion ou par rails. Il y a aussi un risque d’entraîner de la congestion sur les routes américaines et dans le réseau ferroviaire.
Un de nos navires faits sur mesure pour naviguer sur les Grands Lacs dans la voie maritime et sur les côtes représente à peu près 960 camions ou 30 000 tonnes de marchandises. Ce sont des produits qui ont une faible marge de profit comme le sel, le gravier, le sable
, résume Maguessa Morel-Laforce.
À long terme, ces tarifs portuaires pourraient faire exploser les coûts dans plusieurs secteurs clés de l’économie, dont l’agriculture et l’industrie manufacturière.
Le port de Vancouver est le plus grand au Canada. (Photo d’archives)
Photo : Gian Paolo Mendoza/CBC
D’un ridicule criant
Ces nouvelles règles sont un non-sens
et d’un ridicule criant
, selon Claude Comtois, professeur émérite au département de géographie de l’Université de Montréal.
Je pense qu’ils veulent relancer l’industrie navale aux États-Unis puisqu’ils ont cette phobie de dépendre des Chinois dans la construction navale, mais 95 % de la construction navale dans le monde se fait en Asie. La Chine, à elle seule, occupe 55 % de la construction navale sur la planète
, indique le professeur.
Pour Louis Martel du Groupe CSL, le politique a pris le dessus sur le sens pratique. On aurait pu comprendre s’ils avaient voulu viser les opérateurs chinois ou les propriétaires de bateaux chinois, mais de viser des compagnies canadiennes propriétaires de bateaux chinois, ce n’est pas logique.

Le Groupe CSL possède le Nukumi, un vraquier qui transporte du sel. (Photo d’archives)
Photo : Groupe CSL
Pourparlers en cours
Les acteurs de l’industrie maritime des Grands Lacs tentent de sauver les meubles, mais sur le terrain, les discours sont contradictoires
. Selon la Chambre de commerce maritime, les représentants des Grands Lacs montrent une ouverture à la négociation
puisque leurs ports et industries dépendent du commerce maritime.
Des armateurs, comme le groupe CSL, tentent d’influencer les détails de l’entente communiquée par l’USTR.
À l’heure de la publication, la ministre fédérale des Transports, Anita Anand, n’avait pas encore été en mesure de répondre à nos questions.
Avec des informations de l’agence France-Presse
Article d’Anne-Sophie Roy, Radio-Canada, La menace sous-estimée des tarifs portuaires envisagés par Trump | Radio-Canada