Des eaux qui se réchauffent toujours, une concentration en oxygène à la baisse et un déclin rapide de l’une des plus importantes sources de nourriture pour plusieurs espèces marines. Les scientifiques de l’Institut Maurice-Lamontagne ont présenté vendredi un bilan de santé préoccupant pour l’estuaire et le golfe du fleuve Saint-Laurent.
De moins en moins de nourriture

Il s’appelle Calanus hyperboreus. C’est un copépode, un minuscule crustacé qui représente la part la plus importante du plancton, dont se nourrissent plusieurs espèces, dont le hareng, le capelan, le maquereau et aussi la baleine noire. « Son abondance est en chute libre depuis cinq ans environ », explique Marjolaine Blais, scientifique à l’Institut Maurice-Lamontagne, un centre de recherche de Pêches et Océans Canada situé à Mont-Joli. « On a remarqué un déclin de 80 % de son abondance par rapport à la moyenne observée entre 2001 et 2020 pour l’estuaire et le nord-est du golfe. » Le réchauffement des eaux serait la principale cause de son déclin. Conséquence : on se retrouve avec une diminution de l’énergie disponible à la base de la chaîne alimentaire, poursuit Mme Blais.
Moins de plancton pour la baleine noire

La baleine noire est l’une des espèces qui pourraient le plus souffrir de cette diminution de nourriture disponible, signale Marjolaine Blais, lors d’une conférence de presse diffusée depuis Mont-Joli. « Elle vient s’alimenter dans le golfe du Saint-Laurent, justement en raison de la présence de Calanus hyperboreus. C’est sa source d’énergie principale. » Or, la baleine noire de l’Atlantique Nord, aussi appelée baleine franche, est une espèce en voie de disparition : il resterait moins de 400 individus dans le monde. Avec le déclin des stocks de plancton dont elle raffole, l’espèce se déplace dans des zones plus à risque de collision avec des navires afin de se nourrir.
Les eaux se réchauffent toujours

La température de l’eau à la surface dans le golfe du Saint-Laurent a poursuivi sa hausse en 2024, confirmant la tendance des 30 dernières années. Tous les mois de l’année ont affiché une température moyenne au-dessus de la normale, fait remarquer Peter Galbraith, scientifique à l’Institut Maurice-Lamontagne. On a notamment observé une température record de 16,7 °C en juillet. Rare bonne nouvelle : le réchauffement des eaux en profondeur semble avoir stagné. On a même observé un léger refroidissement de l’eau à 300 mètres de profondeur à l’embouchure du chenal laurentien, au sud-ouest de Terre-Neuve.
De moins en moins d’oxygène

L’une des conséquences du réchauffement des eaux, c’est une baisse de leur concentration en oxygène. Une très mauvaise nouvelle : on observe une hypoxie sévère dans le Saint-Laurent. Avec une concentration en oxygène de 30 % et moins, on se retrouve avec un niveau jugé risqué, qu’on appelle hypoxie pour plusieurs espèces marines. Or, les relevés indiquent une concentration inférieure à 20 % dans les eaux profondes de l’estuaire et du nord-ouest du golfe du Saint-Laurent. Entre 2015 et 2023, la superficie de la zone hypoxique dans le fleuve a plus que doublé, rappelle la scientifique Marjolaine Blais. Mince consolation : la superficie a un peu diminué en 2024 par rapport au record établi en 2023.
Moins de glace, inquiétude pour les phoques

Une autre conséquence du réchauffement des eaux, c’est la diminution du couvert de glace en hiver. On a observé en 2024 le volume maximal de glace de mer le plus faible depuis 1969. En parallèle, les relevés indiquent une baisse significative de la population de phoques du Groenland depuis quelques années. Les femelles mettent bas sur la banquise, où elles élèvent leurs petits jusqu’à ce qu’ils aient l’âge de prendre la mer. Avec une population maintenant estimée à 4,4 millions d’individus, les scientifiques préviennent que nous sommes entrés dans une « zone de prudence » pour cette espèce, d’autant plus que sa moyenne d’âge est beaucoup plus élevée que par le passé, a précisé Joanie Van de Walle, scientifique à l’Institut Maurice-Lamontagne.
Article d’Éric-Pierre Champagne, La Presse, Estuaire et golfe du Saint-Laurent | Un bilan de santé inquiétant | La Presse